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Un ex-aficionado témoigne
(Ex-Aficionado Paul Barge, acteur de théâtre, cinéma et télévision Interviewé par Anne Hauben pour le magazine Science & nature) |
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Paul Barge : Je suis méditerranéen d´origine, mais on ne parlait jamais de tauromachie chez moi, j´avais plus de vingt ans quand j´ai vu ma première corrida. J´admirais Hemingway, et j´ai eu un professeur aficionado. J´ai appris l´espagnol et la corrida faisait partie de l´histoire.
S&N : C´est l´aspect romanesque qui vous fascinait ?
Paul Barge : Quelque chose que Federico Garcia Lorca nomme el duende, cet instant magique qu´on découvre dans le flamenco, et aussi dans le théâtre. Je l´ai ressenti très fort dans certaines corridas. L´aficionado recherche cela, il désire revivre ces moments inoubliables. Le phénomène est comparable à l´amour, on garde un souvenir fort, et on y revient avec l´espoir de retrouver la même émotion. Dans la corrida, c´est pareil, sauf qu´au bout, il y a la mort ! Fin des années 70, je suis allé voir une corrida en Arles. Une de trop. Je suis sorti à toutes jambes, parce que c´était lamentable, avec des taureaux mal préparés, fatigués, minables. A ce moment, je me suis dit que si elle devait continuer, la corrida ne pourrait concerner que les aficionados, et pas du tout un public populaire, qui n´y connaît rien, et ne s´y rend qu´en raison d´une énorme symbolique chargée de violence,
d´un sacrifice barbare que ne justifie aucune
religion. Rituel, musique, présentation des toreros, tout cela n´est qu´illusion visant à faire croire qu´il va se passer quelque chose de fastueusement héroïque. Le public non averti est impressionné. Et si le taureau est mauvais, seuls les aficionados repèrent la supercherie.
Le grand public, pas du tout, car il
est là encore le jouet des
marchands. Quand je dis à mes amis participants aux ferias qu´il y a douleur pour l´animal, ils répondent qu´il y a danger pour l´homme. Bien sûr, l´homme peut mourir, mais
on ne lui casse pas
les muscles avec la pique, comme
au taureau, au niveau de l´encolure, pour lui faire baisser la tête.
S&N : Lorsque vous alliez aux corridas, éprouviez-vous de la compassion pour le taureau ?
Paul Barge : Oui. Mais on l´oublie. C´est ahurissant : on oublie
la souffrance de la bête, alors que l´on a pu voir dans le toril des animaux superbes. Pourquoi les tuer ? La réponse ? Leur mort est justifiée par la bravoure de l´homme, investi de mission comme un grand prêtre. Tout y contribue : on le prépare, il ne peut pas mettre son costume tout seul, tout le rituel le pousse à se sentir grand sacrificateur. Hyper-valorisé, il incarne le courage, et la bête symbolise la violence, la mort. Il va la combattre, tuer la mort, et atteindre une espèce d´immortalité, une renommée quasi surnaturelle, comme Manolete.
S&N : Pourquoi désirez-vous en parler ?
Paul Barge : Je n´ai pas de remords ni de honte d´avoir aimé la corrida. Je ne suis pas pour son interdiction, mais moi je n´y vais plus. Je dis :
bon, la barbarie, ca suffit !Tous les beaux discours de mes amis sur la symbolique me font rire : je les ai tenus moi-même. En avançant dans la vie, on arrive à maîtriser cette violence en nous ; je crois qu´il faut arriver à la domestiquer, l´apprivoiser, comprendre que l´on ne tue pas la violence par la violence, et qu´il n´est pas besoin de la symboliser dans un taureau. Romain Gary a dit sur la corrida la chose la plus juste :
« à partir du moment où on rend fou un animal pour avoir le droit de le tuer, c´est un meurtre. » La corrida est un
comportement barbare. On l´aime pour de mauvaises raisons.
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