|
Documentation
- Archives diverses |
|
|
Des personnes de coeur ressentent le besoin de s'adresser à notre Eglise, afin de lui réclamer plus "d'humanité" et de "charité chrétienne" pour nos frères de Création |
|
|
Pour une relation plus juste avec les animaux
(par Marie
Hendrickx, paru le 16 janvier 2001 dans l´Osservatore
Romano, journal du Vatican) |
|
Il existe une souffrance qui est à la limite du mystère, le mystère de la présence du mal dans le monde. Cette souffrance est inévitable. Il en existe une autre, qui appartient à la constitution même de la création et que l´on peut dominer. Dans le premier cas, elle a été assumée par le Christ crucifié et transformée par lui, au point de devenir pour lui, et pour ceux qui " le suivent " la voie qui conduit à la vie en Dieu. Dans le second cas, il est demandé à l´homme de ne pas la provoquer sans raison et de la faire cesser lorsque cela est possible. Ce devoir vaut pour chaque individu et pour les autres personnes avec lesquelles l´individu est en contact. La prédication de Jésus et les écrits apostoliques sont riches d´indications de ce genre. Il suffit de citer la " règle d´or " proposée par Jésus qui résume la Loi et les Prophètes : " Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux " (Mt 7,12 ; cf. Lc 6,31 ; Rm 13,-10). Peut-on appliquer une règle semblable au monde animal ? Plus précisément est-on moralement tenu d´éviter le plus possible la souffrance aux animaux ? Un courant de pensée, que l´on peut appeler " égalitaire " (comme par exemple Peter Singer) refuse de reconnaître à l´homme un quelconque privilège de droit par rapport aux autres vivants. Selon cette théorie, lorsque l´on se trouve face à deux intérêts en conflit, on devrait faire valoir celui de l´être vivant le plus " doté ", c´est à dire le plus capable de sentir consciemment la douleur. De ce point de vue, une personne adulte aurait certainement la priorité sur un animal, mais un animal prévaudrait sur tout être humain en état de " déficit " ; une personne dans le coma, un handicapé mental, un fœtus dont la capacité de ressentir la douleur n´est pas encore développée, etc… Selon la même logique " égalitaire " , l´intérêt vital d´un animal aurait la priorité par rapport à tout intérêt secondaire d´un être humain. La pensée chrétienne est orientée dans une direction bien différente. Elle a pour centre le Christ et, en lui, l´homme. Curieusement, c´est exactement en raison de cette dignité attribuée à l´homme que certains écologistes reprochent à la foi chrétienne de ne considérer le milieu naturel que comme un cadre pour l´activité humaine. Les animaux, en particulier, seraient réduits au rang de réserve. L´homme peut y puiser en fonction de ses besoins ; il peut en user, ou même en abuser selon son bon plaisir, comme de simples instruments à l´égard desquels il n´a aucun devoir, car eux-mêmes n´ont aucun droit… " Le Catéchisme de l´Eglise Catholique " confirmerait cette vision des choses. Ainsi au n° 2415 : " Les animaux comme les plantes et les êtres inanimés sont destinés naturellement au bien commun de l´humanité passée, présente et future… " et au n° 2417 : " Dieu a confié les animaux à la gérance de celui qu´il a créé à son image. Il est donc légitime de se servir des animaux pour la nourriture et la confection de vêtements. On peut les domestiquer pour qu´ils assistent l´homme dans ses travaux et dans ses loisirs. " A partir de ce fait, les problèmes suivants se posent : le droit de nous servir des animaux pour nous nourrir implique-t-il celui d´élever des poules en batteries, où chacun dispose d´un espace plus petit qu´une feuille de cahier ? Ou des veaux dans des box, dans lesquels ils ne pourront jamais bouger, ni voir la lumière ? Ou d´immobiliser des truies dans la position de l´allaitement au moyen d´anneaux de fer, pour permettre à une file de porcelets de téter du lait sans jamais s´arrêter et grandir ainsi plus vite ?
Le droit d´utiliser les animaux pour la confection de vêtements implique-t-il celui de laisser lentement mourir de faim, de soif, de froid, ou d´hémorragie dans des pièges, des animaux dont la fourrure est précieuse ? Le droit d´être assisté par les animaux dans nos loisirs implique-t-il celui de pourfendre des taureaux après les avoir longuement tourmentés avec des banderilles ? Implique-t-il celui de laisser éventrer des chevaux ? Implique-t-il celui de lancer des chats ou des chèvres du haut des clochers ? Avant de tenter de répondre à ces questions, il faut immédiatement noter que la phrase suivante du " Catéchisme ", qui a provoqué de vives protestations, au point que l´on a accusé les catholiques de soutenir la vivisection, a été modifiée entre la première édition et la version type officielle. En effet, là ou le texte de 1992 (n° 2417) disait : " Si elles restent dans des limites raisonnables, les expérimentations médicales et scientifiques sur les animaux sont des pratiques moralement recevables, puisqu´elles contribuent à soigner ou à épargner des vies humaines " ; on lit à présent : " Les expérimentations médicales et scientifiques sur les animaux sont des pratiques moralement recevables si elles restent dans des limites raisonnables et contribuent à soigner ou à épargner des vies humaines ". Où se trouve la différence ? Simplement dans le fait que le " puisque " a été remplacé par un " si ", c´est à dire : à condition que… On n´accepte plus à priori que les expérimentations médicales et scientifiques sur les animaux contribuent " à soigner ou épargner des vies humaines " et sont donc des pratiques moralement recevables. Avant de pouvoir être légitimement entreprises, celles-ci doivent démontrer leur utilité. Il faut remarquer, avant de continuer, que ces réactions face à la position du " Catéchisme " n´étaient justifiées qu´en partie car la seconde version n´a, en réalité, rien fait d´autre que préciser le sens de la première. En admettant à priori que les expérimentations sur les animaux n´étaient moralement recevables qu´en raison du service rendu à l´homme, on supposait qu´auparavant un effort de discernement pour les considérer comme telles avaient été effectué. C´est donc avec une parfaite logique qu´on peut affirmer que c´est le " Catéchisme " qui a également clairement indiqué les critères permettant une réflexion solide et sensée en ce qui concerne le comportement à avoir à l´égard des animaux : " Il est contraire à la dignité humaine de faire souffrir inutilement les animaux et de gaspiller leurs vies " (n° 2418). En quoi consiste la dignité humaine ? Pourquoi l´homme est-il supérieur à l´animal ? Le livre de la Génèse nous dit que seule l´espèce humaine a été créée à " l´image " et à la " ressemblance " de Dieu (cf. Gn 1,26). La foi de l´Eglise a souvent assimilé cette " image " à la raison, cet aspect spécifiquement humain de l´intelligence qui dérive d´une participation particulière à l´intelligence divine (cf. par exemple " Gaudium et spes " n. 15,1). Les animaux possèdent certes une habileté innée, qui leur permet de trouver des solutions ingénieuses dans des situations concrètes difficiles, d´orienter les moyens vers les fins que l´instinct leur indique. Ils sont toutefois incapables de prendre de la distance à l´égard d´eux-mêmes pour appréhender un objet comme tel ou leur propre existence comme un tout. En un mot, ils sont incapables " d´intus-legere ", de lire dans les êtres et les choses.
La volonté humaine participe également de façon spécifique à celle de Dieu. Elle contient tout d´abord en elle le désir de trouver en Lui son accomplissement. En naissant, elles est fondamentalement orientée vers le bien. Mais, étant soutenue par une intelligence capable de s´en distancer, elle est libre, c´est-à-dire capable d´adhérer au désir qui la fonde ou d´y renoncer pour se laisser séduire par des biens mineurs, passagers, égoïstes, partiels et pour chercher des satisfactions immédiates, sans tenir compte de leurs conséquences pour l´avenir ou pour les autres. C´est le drame du péché. Posséder (tout au moins virtuellement) la capacité de se percevoir et de se comporter comme un " Moi " face à un " Toi ", telle est la spécificité de l´homme. Dans son Fils, Dieu a constitué l´homme comme une personne, donc comme son interlocuteur, même si nous ne savons pas comment le Seigneur entretient cette relation avec les plus faibles et les plus diminués d´entre nous. A partir de cette vérité indéniable, on peut de toute façon être certains que, quelque part, Dieu permet une réponse libre de la part de chacun (cf. " Gaudium et spes ", n. 22,5). Si notre dignité est d´être semblable à Dieu, il en dérive que nous sommes d´autant plus nous-mêmes que nous nous comportons comme Dieu. On peut et on doit même rendre grâce à Dieu pour la beauté d´un chevreau, d´un félin ou d´un chien, comme pour la beauté du soleil, de la lune et de la pluie (cf. le Cantique des créatures). Mais pas uniquement. Les " Fioretti " rapportent également l´épisode du loup de Gubbio. Cette bête féroce terrorisait la région. Les habitants demandent alors à François d´intervenir et celui-ci établit un pacte avec l´animal : les paysans le nourriront et, en échange, il n´attaquera plus leur troupeau. " Et alors que François tendait la main pour sceller son engagement, le loup leva la patte avant droite et la posa avec délicatesse sur sa main " (Fioretti, chap. 21). Cela indique que la sainteté, réconciliation de l´homme avec Dieu, possède une sorte de force dynamique qui attire la création dans un mouvement de réconciliation générale. Cela est clairement suggéré par l´Ecriture Sainte. Le prophète Isai ne nous décrit-il pas ainsi les temps messianiques : " Le loup habitera avec l´agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble, conduits par un petit garçon… Le nourrisson jouera sur le repère de l´aspic… car le pays sera rempli de la connaissance de Yahvé, comme les eaux couvrent le fond de la mer " (Is 11, 6-9) ? " La connaissance du Seigneur "… le terme hébraïque évoque quelque chose de charnel, comme une communion de vie ; connaître le Seigneur, cela signifie lui devenir, d´une certaine façon, consubstantiel. Cela signifie également être parfaitement réconcilié avec la création. L´harmonie retrouvée avec le Créateur grâce à l´enfant messianique se traduira en une nouvelle harmonie avec la création, à laquelle appartient également le monde animal. Au moment de la rencontre définitive avec le Bien-aimé, notre cœur sera semblable au sien, si bien que tous nos liens affectifs passés, aussi humbles soient-ils, y retrouveront leur place, purifiés et justes, ordonnés vers lui. Pour Dieu, rien de ce qui est humain ne peut être perdu, pas mêmes les simples liens que nous avons établis avec les créatures animales qui pouvaient peupler notre solitude.
S´il en est ainsi, il faut répéter avec le " Catéchisme " que l´homme n´a pas de justification pour " faire souffrir inutilement les animaux ", et qu´il ne doit donc pas s´y prêter s´il peut l´éviter ou s´il n´y a pas de raisons graves pour le faire. Le devoir de nourrir sa propre famille ou de grands groupes de populations peut certainement le justifier, mais pas le motif du gain à lui seul. En outre, le plaisir que l´on éprouve devant la souffrance d´un être vivant est toujours malsain. La souffrance physique est le signe sensible d´une atteinte à la vie ; la vie se manifeste comme le support biologique des relations. Même si cela peut sembler un peu schématique, les relations peuvent se distinguer en deux catégories : celles que l´on entretient avec des personnes et celles que l´on entretient avec des êtres qui ne sont pas des personnes. Un être avec lequel nous pouvons entretenir des relations comme étant une fin est une personne humaine ou divine. Une atteinte à la vie, une souffrance infligée à l´être humain qui est une fin en soi, n´est pas moralement justifiable, sauf dans le cas où elle permet à celui qui la subit ( et éventuellement également aux autres) de mieux vivre, d´intensifier et d´améliorer ses relations humaines, de se rapprocher de Dieu. Dans le cas des animaux, une souffrance ne peut pas être infligée légitimement si ce n´est dans des conditions analogues. La dynamique des relations dans le monde a été corrompue par le péché. Le chrétien, dans sa lutte contre le péché, aura tendance à la restituer dans le sens de la grâce, de l´amour raisonnable pour tous les êtres vivants. Cette observation peut aider à éclaircir le problème des spectacles qui comportent une violence contre les animaux. Il s´agit souvent de fêtes riches de couleurs et de mouvements, et l´on comprend que les foules soient fascinées par le spectacle de l´intelligence humaine qui triomphe de la force brute et déchaînée. On comprend également que de celle-ci puisse dériver un sentiment de solidarité et d´émotion commune qui semble justifier le sacrifice de l´animal et le risque pour l´homme. Mais s´agit-il d´une solidarité réelle, d´un rapprochement authentique des personnes ? Y-a-t-il vraiment une purification collective de l´agressivité ? Si la théorie de la " catharsis " était vraie, une société serait d´autant plus pacifique qu´elle multiplierait les spectacles brutaux. A présent, nous savons que c´est plutôt le contraire qui se produit. Si telle est la situation, il faut mettre en œuvre tous les moyens pour obtenir ce qui constitue la valeur du spectacle, sans que cela se fasse aux dépens de l´animal et sans risque excessif pour l´homme. Car si la sainteté mène à la réconciliation avec la nature, il est probable que la réconciliation bien comprise avec la nature favorise à son tour de meilleurs rapports avec Dieu. C´est-à-dire que si une relations juste avec Dieu rend juste envers les personnes et bienveillant envers les animaux, la bienveillance envers les animaux pourrait à son tour éveiller dans le cœur de l´homme des sentiments d´admiration et de louange pour l´œuvre grandiose du Créateur de l´univers.
Pages
[ Précédente ] [ Suivante ]
|